Les Dictionnaires de l'Académie française (huit éditions, dont cinq datées d'avant 1800, la neuvième en cours) présentent une caractéristique unique: ils constituent sur trois siècles une seule et même base lexicographique, avec le même contenu, modifié mais jamais fondamentalement remanié, où l'on retrouve encore de nombreuses traces de la conception première (1694). Mais, si l'on veut les prendre en compte sous l'angle d'un projet de saisie informatique, ils posent aussi un certain nombre de problèmes auxquels nous devons prendre garde.

1. Le RENA et le DAC

L'étude et l'analyse de l'orthographe de l'Académie, à travers toutes ses éditions, a fait l'objet dans l'équipe HESO (Histoire et structure des orthographes et systèmes d'écriture) d'une recherche qui dure depuis plus de trente ans. Le fait que nous ayons décidé, au départ, de fonder la nomenclature de notre dictionnaire (Dictionnaire historique de l'orthographe, RENA:[1] Catach et al. 1994) uniquement sur le vocabulaire des entrées principales de la première édition (environ 20.000 mots), et de le suivre dans les éditions suivantes, a ses avantages et ses inconvénients.

En raison de l'importance décisive de ce vocabulaire pour la suite de l'histoire de notre langue et de l'ampleur des recherches nécessaires, cette limitation se justifiait. Nous n'avons donc pas relevé les additions successives au lexique primitif, mais nous avons, pour ces mots, noté soigneusement dans une vingtaine de dictionnaires, lorsqu'elles existaient, les formes antérieures (chez R. Estienne, Thierry, Nicot, Cotgrave...), ou contemporaines (Richelet, Furetière, Féraud, Littré...), ainsi que leurs modifications d'entrées ou disparitions postérieures (d'où une étude possible des mots supprimés et des archaïsmes). En particulier, il faudrait, me semble-t-il, pouvoir relever à part, en cas d'informatisation, les 5.000 additions introduites par l'Académie 1762, qui pourraient être retrouvées par comparaison avec l'édition précédente.

Nous n'avons pas non plus épuisé l'intérieur des articles, qui révèleront sans nul doute par la suite d'autres secrets. Mais nous avons dépouillé, codé et trié, sous forme d'une base de données (appelée DAC), près de 250.000 formes concernant cette nomenclature primitive de 20.000 mots (ramenées ensuite à 80.000 formes différentes), ce qui nous permet de la suivre quantitativement et qualitativement avec toutes ses caractéristiques formelles.

Nous disposons donc aujourd'hui à son sujet de chiffres précis et d'environ 250 listes de mots correspondant aux différentes séries de phénomènes rencontrés, graphiques, morphologiques, étymologiques, etc. Nous disposons également, en liaison avec cette base, de plus de 500 règles de transformation automatique des mots, ayant fait l'objet d'un logiciel de traitement et de modernisation des graphies anciennes (v. L. Catach, CHWP, B.25). Les sens ont été brièvement notés dans tous les cas d'homographes, d'homophones, de mots disparus ou rares, de mots douteux ou à rupture sémantique importante.

2. Les choix et la langue de l'Académie au XVIIe siècle

Ce Dictionnaire de l'Académie, dans lequel le latin a été dès le départ résolument écarté, qui s'est voulu ainsi résolument moderniste, qui ignore toute mention explicite d'étymologie ou de filiation diachronique (seule la 9e édition actuelle a décidé de donner l'étymologie des mots et a commencé à le faire fort sérieusement), se voulait avant tout l'ouvrage de "l'honnête homme" de la Cour et de la ville, qui fuit la pédanterie et se fait fort de bien parler avec naturel. Les hommes de ce temps croient, avec Vaugelas et Ménage, qu'une langue est essentiellement une pratique quotidienne, acquise de la fréquentation des meilleurs modèles, et que rien ne peut remplacer pour cela le commerce des honnêtes gens.

C'est pourquoi (et non, comme on l'a dit, par modestie personnelle, pour ne pas se citer eux-mêmes) les Académiciens se sont toujours refusé à introduire des citations d'auteurs, et se sont au contraire, selon l'usage ancien, si largement servi des recueils de locutions et de proverbes (celui des Curiositez d'Oudin en particulier). Ce faisant, ils choisissaient pour leurs exemples une langue familière certes, mais qui déjà vieillissait, se figeait et qui date terriblement aujourd'hui.

Nous en donnerons des exemples, et citerons des faits qui mériteraient, en cas d'informatisation, une attention et des études spécifiques. Nous prendrons, comme cela a été convenu, de préférence ces exemples dans la lettre L, avec mention d'autres articles.

3. Présentation de la 1ère édition par familles de mots

La présentation de la 1ère édition n'est ni alphabétique, ni vraiment étymologique. C'est un classement, courant dans les dictionnaires anciens, dit par "familles de mots". On y trouve, malgré les connaissances insuffisantes du temps, une tentative intéressante et soigneuse de séparation d'entrées d'origine ou de sens différents et des homographes, sans doute sous l'influence des travaux étymologiques de Ménage; par ex.: lampas n'est pas sous lampe; langueur, languir ne sont pas sous langue; larcin est sous larron (mais pas latrie, latrines, de même origine mais trop éloignés); louvoyer, terme de marine d'origine nordique, n'est pas sous loup; lay, laye "laïque" est distingué de lay "chanson", de laye "femelle du sanglier" et de laye "route".

Malgré tout, on ne peut que constater, comme il est naturel, de nombreuses erreurs d'étymologie, dont certaines ont eu une grande influence sur notre façon d'écrire; ex. legs est sous léguer, évidemment écrit avec un g, février (qui vient de februus "purificateur") sous fièvre, sans compter autheur, authorité avec un h (lat. auctor, auctoritas), posthume, sçavoir, poids, etc.; abonner est classé sous bon, alors qu'on savait depuis R. Estienne qu'il vient de borne.

3.1. Repères alphabétiques

Les trois lettres initiales servent en principe de premiers repères pour les suites de mots (LAB, LAC, LAD, LAI...). Il faudra cependant prendre garde à ces problèmes d'ordre alphabétique. Non seulement à cause du choix lexicographique majeur des familles, mais en particulier en ce qui concerne le J et le V.

L'Académie avait dès cette date (sous l'influence de Thomas Corneille) opté pour une séparation du i/j, u/v, et elle le fait dans l'écriture des mots. Mais la séparation méthodique des entrées n'est pas faite, parce que les nouvelles lettres ne font pas, pour l'imprimeur, partie de l'alphabet, et l'on trouve, par exemple, les suites suivantes: Levrette, levrier, levron, leurre, leurrer, lexive...; Lieutenant, lieue, lievre, levraut, levrette, levrier, levron... Ces confusions se retrouveront dans les éditions jusqu'en 1798, qui introduit définitivement les deux lettres J et V dans l'alphabet.

3.2. Les entrées

Les entrées principales sont en capitales, les entrées secondaires (sous-entrées) en petites capitales, avec parfois, en petites italiques, une troisième catégorie d'entrées jugées moins importantes. Ainsi, dans l'exemple ci-dessus, laye "route" est en petites italiques. On trouve également, sous l'annonce classique du dictionnaire ("On dit"), d'autres mots qui seront plus difficiles à retrouver. Ces deux derniers types sont directement pris dans des syntagmes.

Le mot-chef de rubrique est souvent un verbe, même si parfois le nom ou certains dérivés auraient dû l'être de toute évidence. Ces mots-chefs bénéficient d'un traitement plus complet que les autres, qui sont par la force des choses un peu négligés. La microstructure est relativement soignée, et on est frappé par la richesse des contextes et la finesse de certaines remarques de langue.

Cette présentation par familles occasionne cependant, on s'en doute, des désordres dictionnairiques de grande ampleur (renvois des sous-entrées non traités, mots et catégories grammaticales oubliés, variantes différentes dans les renvois, articles multiples pour les mêmes mots, manques dans la normalisation typographique, etc.). Elle a été si critiquée à la parution du dictionnaire que le classement alphabétique est rétabli dès l'édition suivante (1718), mais ce mauvais départ s'est répercuté sur toutes les éditions. Pourtant, nous jugeons que cette première édition, non dépourvue de qualités, est importante à tous égards, et nous y insisterons.

4. Mots, expressions et sens disparus de l'usage (archaïsmes, mots populaires, mots "bas")

De nombreux termes, oubliés pour certains depuis le début du XVIIIe siècle, ont été retrouvés grâce aux dépouillements du DAC, et ils seront sans doute pour les lecteurs curieux la principale source d'intérêt de leur réédition et d'une mise à disposition informatique des plus anciennes éditions de l'Académie. Dès l'origine, du fait qu'elle avait commencé son travail en 1635 et ne l'a terminé que près de soixante ans plus tard, et aussi par un choix de la langue "ancienne" qui lui a été en partie imposé par le pouvoir royal, son travail était daté.

Le souci de ne pas renoncer à l'une de ces locutions qu'elle affectionne chez Oudin fait que la 1ère édition intègre des mots qui ne s'employaient déjà plus, de son temps, que dans un seul contexte. Ainsi, sous leans, on trouve:

adv. de lieu. Là dedans; il est vieux; il n'est plus d'aucun usage, hormis qu'on dit bassement et par raillerie, On l'a mis leans, il est leans, pour dire On l'a mis en prison.

Du point de vue du contenu, on constate en fait, dans toutes ces éditions, une profusion tout à fait exceptionnelle de termes relevant typiquement de l'Ancien régime, avec une énumération scrupuleuse des différents impôts et droits royaux, seigneuriaux, épiscopaux, etc.; des prières, offices, cérémonies religieuses; des termes des greffiers et des avocats; de tous les types de valets, chambriers et officiers de la maison du roi; de la marine, de l'équitation, des maladies des chevaux, des oiseaux et de la fauconnerie, des chasses du roi et de la vénerie en général, etc.

Ainsi, le mot écroues, n. f. plur., depuis longtemps sorti d'usage, est encore donné en 1878 à côté de deux autres articles (écrou "vis femelle", mot féminin devenu masculin entre temps, et écrou "acte d'emprisonnement") au sens de "rôle des dépenses de la bouche du roi", sans mention historique. On trouve jusqu'en 1878 des mots déjà vieillis au XVIIe siècle comme étranguillon "maladie", fâme "renommée", rais "rasé" ("il ne se soucie ni des rais ni des tondus"), des adverbes comme souventefois, d'anciens participes, formes verbales, etc. (voir Figure 1).

Bien tardivement, la 8e édition s'est aperçue de l'ampleur du phénomène et a supprimé un grand nombre de ces termes restés inchangés de 1694 à 1878. Il en reste encore en 1935 suffisamment pour nous plonger dans un autre monde, qui se révèle, il faut l'avouer, plein de charmes: celui des usages de la féodalité, du règne et de la Cour du roi Soleil.

Les rédacteurs de la 8e édition, embarrassés et débordés par leur tâche, se sont contentés de noter ces archaïsmes d'une mention du type "ne s'emploie plus", "anciennement", "autrefois on disait", "vieux", parfois en y ajoutant brusquement le sens actuel, ce qui rend certains articles assez étranges (ainsi guidon "drapeau, repère", avec mention finale de la bicyclette, foret, etc.).

Par ailleurs, l'Académie n'a jamais pu entièrement épurer ses diverses éditions d'un aspect de son travail plus étonnant encore, qu'on lui avait violemment reproché lors de sa première parution: une profusion de mots "bas", mots du peuple de Paris, commerçants, artisans, ouvriers, valets et servantes, et aussi mots de la ferme, des gens de la campagne, etc., ces classes étant alors beaucoup plus proches de la ville qu'aujourd'hui. Entre autres, des termes de cabaret et de jeux de cartes, de multiples grossièretés, termes qualifiés par l'Académie elle-même d'"injurieux", concernant les maladies, les femmes de mauvaise vie, les femmes tout court, qui sont foison (bequeno, dagorne, gagui, gaupe, gigue, gouine, hallebreda, etc.).

Un certain Artaud (peut-être Furetière) s'empressa de les recueillir dans le fameux Dictionnaire des Halles ou Extrait du Dictionnaire de l'Académie (Bruxelles, 1696, in-12) et Furetière (encore lui) disait à ce propos: "Au lieu que l'Académie devait faire passer le langage de la Cour à la Ville, elle fera passer celui du peuple à la Cour."

L'Académie ne s'en est d'ailleurs pas cachée. Dans son discours du 7 février 1688 (Beaulieux 1951: 60), Charpentier, alors Chancelier (et auquel, d'après Beaulieux, on doit ce penchant coupable de l'Académie pour la gauloiserie), se réclame hardiment de "la langue commune telle qu'elle est dans le commerce des honnestes gens", autrement dit ici les bourgeois de Paris.

5. Présence de nombreux proverbes et locutions (trésor populaire)

Tout aussi précieux sont les innombrables proverbes et expressions commentés qui servent de fondement principal aux contenus des définitions de l'Académie. Citons par exemple, dans le début de l'article queue: brider son cheval par la queue ("Commencer une affaire par où on devroit la finir"); escorcher l'anguille par la queue ("Commencer par où l'on doit finir"); il n'y a rien de plus difficile à escorcher que la queue ("Il n'y a rien de plus difficile dans une affaire que de l'achever"), etc. (voir Figure 2).

Pour les locutions, prenons également, dans Académie 1694, l'article du verbe lascher. Dans le premier paragraphe se trouve, après une définition du verbe ("Faire qu'une chose ne soit plus si tendue, si serrée qu'elle estoit"), la phraséologie habituelle exposant les sens de base et servant à présenter le mot en contexte (six exemples, en italique). Puis vient une succession de petits paragraphes, une vingtaine, dont dix formés de locutions introduites par "On dit", "On dit prov. et fig." (proverbialement et figurément), "On dit encore", etc. (repère régulier et important). Certaines expressions concernant le verbe lascher sont données directement et suivies d'un commentaire, comme "Lascher un bateau", "Lascher la bonde d'un estang, lascher une ecluse", ou plus loin, "Lascher signifie aussi", "Lascher une parole", "Lascher la parole, lascher le mot", "Lascher au jeu de cartes". Ces paragraphes et les commentaires portent indifféremment sur les domaines d'emploi ou les caractéristiques syntaxiques ou sémantiques ("verbe neutre", "au jeu de cartes", etc.), ce qui rendra difficile la saisie automatique. Le mot traité étant toujours présent dans le paragraphe, c'est donc, me semble-t-il sa répétition (numérotable) et son contexte que l'on devrait rechercher.

6. Mouvements et évolution des entrées, introduction des mots nouveaux

Il est parfois difficile, dans ces dictionnaires, de distinguer ce qui est à un moment considéré comme l'une des simples graphies d'un mot et ce qui peut, par spécialisation, devenir un peu plus tard un mot à plein titre. D'où la nécessité de relever toutes les formes mais aussi les sens. Les grammairiens sont friands de ce type de surmotivations, soulignant (en l'inventant parfois) en cas de variantes que l'on emploie "plutôt" telle graphie dans ce sens, et "plutôt" telle autre dans tel contexte, etc.

Ainsi, les deux variantes anciennes bonace et bonasse "calme plat", nom féminin, sont-elles devenues par la suite deux mots différents, l'un substantif, l'autre adjectif. De même, sous paillier ("grenier à blé", puis "court de ferme"), l'Académie donnera successivement, au sens de "plate-forme", le même exemple "Un coq sur son paillier" (1694-1718, qui deviendra "Un coq sur son pailler" en 1762), puis, en 1740, sous une nouvelle entrée, "Un coq sur son palier", forme qui avait le même sens à l'origine.[2]

De même, le mot hargne a été noté hergne, herne, hernie (hernie, d'origine différente, étant prononcé hergne encore par Furetière), avec les mêmes sens de "descente de boyaux" et de "grogne" (définitions de l'Académie), avant d'être scindé en deux (hernie "maladie", hargne "grogne"). Accoter et accoster, ajouter et ajuster, avenir et advenir ont été d'abord confondus, puis séparés sous des entrées différentes, etc.

En ce qui concerne une investigation éventuelle de l'introduction de mots nouveaux par l'Académie, deux dictionnaires s'y prêteraient mieux que les autres: le tome 2 du dictionnaire de 1694, oeuvre de Th. Corneille; et surtout l'édition fortement novatrice de 1762, dont nous avons parlé, qui enregistre, sous l'influence de d'Alembert, Voltaire et l'Encyclopédie, près de 5000 termes de sciences et de techniques, dont une bonne partie a été supprimée par la suite. Le Supplément de l'Académie 1798 a été mieux étudié, et la dernière tentative d'élaboration par l'Académie, en 1842, d'un dictionnaire technique spécialisé présente à mon avis moins d'intérêt (il s'est arrêté au premier tome).

7. Remarques sur la prononciation ancienne

L'Académie, bien incapable de faire face à ce qu'aurait représenté, surtout à l'époque, l'introduction de mentions régulières de prononciation (l'oeuvre du grand phonéticien académicien Dangeau n'a été publiée qu'au XVIIIe siècle), a opté pour une méthode plus économique mais aussi plus curieuse, celle de la seule notation des "lettres qui ne se prononcent pas". Ainsi, les remarques de ce type se limitent à des mentions comme "On ne prononce pas le S (le P, etc.) dans ce mot et dans les suivants".

Ces remarques sont cependant doublées par d'autres, plus courantes, du type "On dit aussi", "On dit et on escrit aussi", "Quelques-uns disent", mais il faut prendre garde que de telles mentions peuvent porter quasi indifféremment sur l'oral ou sur l'écrit. Elles utilisent dans les dernières éditions, de façon accessoire, des transcriptions qui mériteront un jour l'attention et qu'il faudra relever. Même après l'innovation remarquable de Féraud 1787 (v. P. Caron et al., CHWP, B.24), qui introduit pour la première fois une notation systématique de la prononciation, l'Académie ne s'intéressera jamais à ces questions, comme d'ailleurs à beaucoup d'autres.

Bien entendu, les graphies des différentes époques donnent des renseignements précieux sur la prononciation des mots, et des études sur ce point sont à présent tout à fait possibles, bien que difficiles à concevoir autrement que par un travail artisanal. En attendant, il me semblerait dommage de ne pas coder soigneusement toutes ces remarques, souvent situées immédiatement après la vedette.

8. Pratique d'ouverture de l'Académie à des usages multiples

Une autre caractéristique du Dictionnaire de l'Académie est son ouverture d'esprit. Contrairement à ce qu'on pourrait croire, un ouvrage qui s'était forgé au départ sous les auspices des meilleurs grammairiens, dont la rédaction avait d'abord été confiée à Vaugelas (lequel était allé dans sa rédaction jusqu'à la lettre M), dans une atmosphère culturelle générale aussi animée, ne pouvait être un ouvrage "normatif", tel que nous l'entendons aujourd'hui. Citons la "Première observation" des Cahiers de Mézeray concernant l'orthographe:

Dans la langue Francoise, comme dans la plus part des autres, l'orthographe (ou vraye maniere d'escrire) n'est pas tellement fixe et determinee quil ny ayt plusieurs mots quj se peuvent escrire de deux differentes manieres. Et que quelquefois toutes deux sont egalement bonnes et [...] quelquefois aussy il y en a une des deux qui n'est pas si usitee que l'autre, mais qui neantmoins ne doit pas estre condannee.

Les Académiciens ont appliqué cette doctrine bien au-delà du domaine de l'orthographe. Il s'agit d'une attitude relativiste de "bon usage", qui privilégie une ou plusieurs façons de parler, du moment qu'elles viennent des gens de bien, sans pour cela rejeter les autres. Nous avons mentionné leur ouverture aux parlers populaires et nous parlerons plus loin des variantes de tous ordres qui sont présentes dans le Dictionnaire. Mais il faudrait également étudier dans les définitions (inégales, parce que faites par des mains différentes, voire multiples) la richesse des analyses, des synonymes; ainsi, sous eslargir: "On dit de quelqu'un qu'il s'eslargit, pour dire, qu'il prend davantage de terrein, d'espace, qu'il estend, qu'il agrandit sa terre, son parc, etc., soit par acquisition ou autrement."

On trouve rarement dans les articles des mentions de niveaux de langue, excepté celles de "bas", "vulgaire", "vieux", etc., rendues fréquentes en raison du grand nombre de termes familiers ou argotiques acceptés ou réappréciés par l'Académie. La première édition est bien le reflet de son temps, qui est un temps d'équilibre: courtisane et moderniste comme Perrault (voir plus bas les nombreuses apparitions de féminins), raisonnable et conservatrice comme Boileau, sans qu'elle ait le plus souvent été tentée de trancher ni en mesure de choisir entre les uns et les autres.

9. Richesse et importance des variations de forme, difficultés des rapports sens/formes

Il y aura pour un travail d'informatisation de ces textes un grand problème de regroupement et d'indexation des graphies et des mots. Pour bien comprendre la difficulté de la séparation des "formes", des "sens" et des "mots", surtout dans un dictionnaire ancien, il faut rappeler qu'un terme peut avoir couramment alors deux formes phoniques (ou plusieurs), deux formes graphiques (ou plusieurs), deux sens (ou plusieurs).

Nous appelons variantes graphiques les formes différentes d'un même mot qui se prononcent en principe de la même façon (comme amygdale /amigdale, analyse/analise, atterrer/attérer), variantes lexicales les formes d'un même mot qui ne se prononcent pas de la même façon (comme ormaire /armoire, armaires/armoiries/armeries), polysèmes les mots de même origine qui présentent plusieurs sens (comme penser "réfléchir" / panser "un cheval", dessin/dessein, repère "trace" / repaire "du loup"), homophones les mots d'origine et de sens différents qui se prononcent de la même façon (comme laie, laid, lait, etc.). Mais ce n'est pas toujours simple. Ainsi, pour 1694, courre/courir seront aisément considérés comme variantes lexicales. Mais en 1835-1878, pour foible/faible, roide/raide, harnois/harnais, comment les traiter, en l'absence de mention explicite, alors que l'on vient de passer de oi à ai?

Nous avons relevé ainsi des milliers de variantes, encore n'avons-nous pas tout collationné (près de 13% de variantes graphiques sur l'ensemble des modifications traitées, dont 43% dans la 1ère édition). Pour les variantes lexicales, elles se concentrent surtout, comme les précédentes, dans les premières éditions (60% pour R. Estienne et Nicot, 26,77% pour les quatre premières éditions). Certaines de ces variantes, comme nous l'avons dit, ont permis de distinguer des polysèmes, et sont devenues ensuite des entrées séparées. Toutes ces formes, variantes graphiques, polysémiques et lexicales, devraient pouvoir être codées et regroupées en réseau en cas d'informatisation.

10. Féminins et pluriels des noms, changements de catégories grammaticales, évolution des formes verbales

La forme et la présentation des Dictionnaires de l'Académie ont, à bien des égards, l'apparence d'ouvrages largement antérieurs (absence de catégories grammaticales, notations des changements syntaxiques et catégories multiples perdues à l'intérieur des articles, etc.). Les féminins en particulier sont rarement en vedette et parfois difficiles à trouver, bien que ce travail soit indispensable.

L'introduction progressive de ces féminins des noms et adjectifs dans les éditions est, d'un point de vue social, l'un des aspects les plus attachants à étudier. Les apparitions de féminins suivent de façon frappante les modes et les évènements sociaux et politiques des différentes époques. Ainsi, apparaissent en 1694 (où nous avons noté près de mille féminins nouveaux par rapport à Nicot), des termes comme (grande) électrice, ambassadrice (femme de l'ambassadeur), factieuse (pour la Fronde), fautrice en 1718, rentière en 1762, courtière, banquière, banqueroutière et ensorceleuse en 1798, druidesse en 1835, doctoresse et grammairienne en 1935 (100 féminins nouveaux).

L'observation des changements de nombre et de catégories grammaticales, des mots à genre double, etc., devrait également donner lieu à des datations, à des études sur les évolutions morphologiques, etc.; ex.: changements de genre (cédille, cens, cloaque, carpillon, souillon, us, moeurs); mots à genre double (cartouche, crêpe, foudre); distinctions grammaticales, apparues à la fin du XVIIIe s. (convaincant et convainquant, négligent et négligeant); pluriels (on trouve par ex. au XVIIIe s., pour les mots composés, des arc-boutans, des arc-en-ciels, des char-à-bancs, avec pluriel à la fin du mot, ce qui était alors l'usage général -- et celui de Voltaire).

Les verbes devraient, pour la même raison, bénéficier d'un soin particulier. On peut aisément dater, d'une édition à l'autre, les changements de paradigmes, de conjugaison, dont la fixation sous les formes modernes que nous leur connaissons est parfois toute récente (ainsi les formes en -aye, -oye: que j'aye, que je soye, etc.). En ce qui concerne les participes, l'entrée séparée du participe comme terme nominal sous le verbe est supprimée seulement en 1935, ce qui autorise une étude spécifique sur l'évolution des formes et des règles concernant l'accord des participes.

11. Approches bibliographiques

Parmi les expériences et les débuts mouvementés de l'ère des dictionnaires, la première édition, même comparée à des productions beaucoup plus anciennes, a pu à bien des égards être considérée comme un véritable "monstre", et en tous cas nécessitera à elle seule une étude à part: oeuvre de plusieurs mains, revue par des générations différentes d'Académiciens, foisonnante de contradictions, de redites, de mots oubliés, d'erreurs, etc. Ces caractéristiques constituent aussi, sous bien des aspects, des richesses que nous ne pouvons négliger. Nous citerons quelques exemples concernant les premières éditions et les définitions.

11.1. Éditions complémentaires de référence

Dès 1687, une première contrefaçon parait.[3] À partir de 1688, pressée par le Roi et par Perrault, l'Académie laisse imprimer une série de "feuilles" qui constitueront ce que l'on appelle l'avant-première édition (1692, chez Coignard et Fils, qui va jusqu'à la lettre M, sans doute la première rédaction).[4] Cette édition, dont il ne nous reste qu'un exemplaire, a été aussitôt arrêtée comme trop mauvaise et le tirage entier détruit. Nous ne ferons que mentionner ici le Dictionnaire de Furetière (1690) trop important en lui-même pour que l'on puisse le classer, comme on l'a fait à l'époque, parmi les contrefaçons de l'Académie (ses collègues l'ont alors accusé d'avoir largement utilisé les notes qu'il avait prises en tant qu'académicien, et un procès interminable lui a été intenté). Sous la date de 1695, après la parution de la première édition, une pseudo "seconde édition" parait aussitôt aux Pays-Bas.[5]

Cette contrefaçon de 1695 a l'intérêt d'intégrer les additions dans le corps du texte et de donner un copieux errata en huit grandes colonnes, qui ne seront pas de trop si l'on veut corriger la copie de base. Ces textes, et quelques autres (comme Le Dictionnaire des Halles de 1696 dont j'ai parlé), devraient, étant donné ce qu'ils apportent (sur le Dictionnaire et sur l'histoire de l'écriture du français en particulier), faire l'objet d'une saisie et d'études complémentaires de référence.

Je signale également que la 2e édition (1718) n'est, à peu de choses près, que la première mise en ordre alphabétique. La 2e édition semble avoir suivi dans beaucoup de cas pour les entrées non le texte de l'édition précédente, mais la Table alphabétique de 1694, plus moderne du point de vue graphique et importante elle aussi, ce qui occasionne en 1718 quelques différences de présentation. Mais, les articles étant ici dans l'ordre, l'on pourrait se contenter de la saisir d'abord, avant de remonter jusqu'à son original pour y retrouver les équivalents.

Les préfaces des premiers dictionnaires (et la Dédicace de la 1ère édition) utilisent une orthographe un peu différente des textes, parce qu'elles ont été rédigées en fin d'ouvrage et qu'elles reflètent les usages personnels de certains (le Secrétaire perpétuel Régnier-Desmarais en particulier).

La 3e édition présente, presque autant que la première, un grand intérêt bibliographique. C'est l'édition qui, entre autres, met en place l'accentuation du français, et elle ne l'a pas fait sans mal, car les caractères accentués manquaient cruellement. Le premier volume présente la caractéristique d'avoir manqué d'accents graves (par la faute de l'imprimeur), lesquels apparaissent de façon régulière seulement dans le second tome, à partir de la lettre M, et de façon systématique à partir du mot sphère. Une étude approfondie des usages typographiques et des majuscules nous a permis d'inventorier dans les deux tomes des "cartons" (feuilles refaites et rajoutées), qui peuvent être reconnus d'après l'introduction tardive des accents graves. Une certaine unification graphique sera sans doute nécessaire.

11.2. Les définitions

Les définitions concernant les instruments, les outils, la faune et la flore présentent toujours un intérêt particulier pour l'histoire des techniques, et elles mériteraient d'être saisies avec soin dans les premières éditions. Elles sont qualifiées pour 1694 par Beaulieux (1951: 64-5) d'"erronées, ou absurdes, ou puériles", reproches qu'elles encourent effectivement quelquefois. Pour un grand nombre d'animaux ou de plantes (points faibles de l'Académie) il n'y a pas d'autres définitions que ces mots: "Bon à manger, délicat à manger", etc. La colombe est "la femelle du pigeon"; la dorade "une sorte de poisson d'eau douce"; la bièvre et le castor sont traités comme deux animaux différents, comme le linx (forme et entrée absentes de la Table alphabétique, bien que l'article soit traité) et le lynx "animal sauvage"; le furet est une "sorte de petit chien", le grillon "une espèce de cigale", le pélican "nait dans les déserts", le cerf est "une espèce de bête fauve", etc. Ces définitions n'ont guère évolué par la suite, et n'ont été sérieusement revues que tout récemment.

12. Conclusion: pour une informatisation des Dictionnaires de l'Académie

En conclusion, la première édition de l'Académie se situe en fait à la croisée des chemins, entre les plus anciens lexiques et les ouvrages modernes, entre la féodalité et le siècle des Lumières. La nomenclature, les conceptions et les définitions de ce corpus unique de trois siècles d'âge présentent en elles-mêmes un grand intérêt. Outre la faune et la flore, dont les approches en sont encore aux balbutiements, certains domaines paraissent dans l'Académie privilégiés: termes (aux définitions soignées) de la Cour, de la ville, des impôts et servitudes, des petites gens, et aussi mots "bas", familiers, jeux, grivoiseries, injures, etc. Les domaines les mieux représentés et qu'il faudrait sans doute étudier en priorité sont: les mots de la Cour et de l'entourage royal; les mots du Palais, de la Chancellerie; les mots d'Église et de pratique religieuse; les mots des propriétaires et des fermiers généraux; les mots du "petit peuple" de Paris et de la campagne; les mots de la vénerie, de l'équitation et de la marine; les mots que l'on qualifie aujourd'hui d'argotiques, vulgaires, etc.

Ces domaines, ainsi que les indices de la détermination des familles de mots, les choix et erreurs d'étymologie (et les réussites), les mentions de prononciation, les jugements de valeur et de registres de langue, les proverbes, les changements de sens, les changements morphologiques et graphiques, l'apparition et la transformation des féminins, les définitions de certaines catégories de référents, les archaïsmes, les mots inconnus ou disparus, etc., ne devraient pas, et pour certains ne peuvent pas être traités sans une étude préalable avant balisage. Encore n'ai-je pas abordé la nécessité, qui va de soi, d'une série de conventions graphiques et typographiques strictes à établir (je ne parle pas de normalisation ou de modernisation, car je ne les souhaite pas).

L'intérêt et le prestige de ces dictionnaires justifient, surtout pour les éditions les plus anciennes, qu'on ne se contente pas pour eux d'une saisie rapide. Ce travail devrait relever d'une équipe de spécialistes bien outillés, qui prendrait l'ensemble en compte. Je ne me cache pas la difficulté de l'entreprise. Même s'il ne faut pas rêver de reconstruire le passé du même au même, la tentative, limitée (mais réfléchie) vaut sans doute d'être tentée.


Notes

[1] Voir en Introduction les études historiques et analytiques concernant l'Académie.

[2] Les deux mots, palier (du lat. patella) et paillier (de paleariu) se prononçaient avec l mouillé de la même façon. La chose se complique du fait qu'il existait encore deux autres mots de forme presque semblable, palier "pièce de transmission", et le v. pallier ou palier "cacher une faute".

[3] Le Grand Dictionaire de l'Académie Françoise, Première partie (suivant la copie imprimée à Paris chez Petit), Francfort: Fr. Arnaud, t. I (jusqu'au mot confiture), 1687 [Ars. 4°B.L.507].

[4] Les premières feuilles du Dictionnaire de l'Académie françoise, imprimées par feu M. Le Petit, 1692, 656 pp.

[5] Le Grand Dictionnaire de l'Académie françoise, seconde édition reveue et corrigée de plusieurs fautes (suivant la copie de Paris), Amsterdam: Veuve Coignard, 1695-6.

[6] Comme lectures supplémentaires, voir:
-- F. Brunot, Histoire de la langue française, Paris: A. Colin, 1905-;
-- N. Catach, L'Orthographe, Paris: P.U.F., Que sais-je, 5e éd., 1993;
-- id., Histoire de l'orthographe, à paraître;
-- N. Catach & C. Gruaz, in "La mise en place de l'accentuation moderne dans l'orthographe du français: problèmes phonétiques, graphiques, typographiques (1694-1762)", Actes du XVIIe Congrès international de linguistique et philologie romanes, Aix-en-Provence: J. Laffitte, 1986;
-- N. Catach & J.C. Pellat, "Mercure ou le messager des dieux", in Europe (numéro sur Ch. Perrault), 1990;
-- F.S. Régnier-Desmarais, Traité de la grammaire françoise, Paris: J.B. Coignard, 1706;
-- C. Thurot, De la prononciation française, depuis le commencement du XVIe siècle, d'après les témoignages des grammairiens, Paris: Imprimerie Nationale, 2 vol., 1881-3;
-- La Variation dans la langue en France du XVIe au XIXe siècle (articles de S. Baddeley, N. Catach, J. Chaurand, Th. Magot, L. Pasques, M.-R. Simoni & H. Walter), Paris: CNRS, 1989.


Bibliographie[6]

  • Académie française. Dictionnaire. 1ère éd., Paris: Coignard, 1694; 2e éd., Paris: Coignard, 1718; 3e éd., Paris: Coignard, 1740; 4e éd., Paris: Brunet, 1762; 5e éd., Paris: Smits, [1798]; 6e éd., Paris: Firmin-Didot, 1835; 7e éd., Paris: Firmin-Didot, 1878; 8e éd., Paris: Hachette, 1932-5; 9e éd., Paris: Imprimerie Nationale, 1992-.
  • BEAULIEUX, Charles (1951). Observations sur l'orthographe de la langue françoise (transcription, commentaire et fac-similé du manuscrit de Mézeray, 1673, et des critiques de l'Académie). Paris: Champion.
  • CATACH, Nina (1968). L'Orthographe française à l'époque de la Renaissance. Genève: Droz; Thèse secondaire: Les Modifications orthographiques des Dictionnaires de l'Académie française, Lettre A.
  • CATACH, Nina (1985). "La publication du Dictionnaire de l'Académie, première et troisième éditions (1694-1740), ou les aléas de notre orthographe", Actes du Colloque "Trasmissione dei testi a stampa nel periodo moderno", Centro di Studio del C.N.R. (éd. G. Grapulli). Rome: Edizioni dell'Ateneo: 125-41.
  • CATACH, Nina, J. GOLFAND, O. METTAS, L. BIEDERMANN-PASQUES, C. DOBROVIE-SORIN & S. BADDELEY (1994). Dictionnaire historique de l'orthographe française, RENA-DAC (avec Introduction historique et analytique). Paris: Larousse.
  • ESTIENNE, Robert (1549). Dictionaire francoislatin. Paris: R. Estienne.
  • FURETIÈRE, Antoine (1690). Dictionnaire universel. La Haye & Rotterdam: Arnout & Reinier Leers.
  • MÉNAGE, Gilles (1675-6). Observations sur la langue françoise, Paris: Cl. Barbin (1ère éd., Paris: Cl. Barbin, 1672).
  • MÉNAGE, Gilles (1694). Dictionnaire étymologique, ou Origines de la langue françoise. Paris: Anisson (1ère éd., Origines de la langue françoise. Paris: Courbé, 1650).
  • NICOT, Jean (1606). Thresor de la langue françoyse. Paris: D. Douceur.
  • OUDIN, Antoine (1640). Curiositez françoises pour servir de supplement aux dictionnaires. Paris: Sommaville.
  • VAUGELAS, Claude Fabre de (1647). Remarques sur la langue françoise. Paris: Veuve Jean Camusat.